L’Affaire du Siècle : Une étape historique dans la justice climatique française
Le jeudi 14 janvier, le tribunal administratif de Paris a vu se dérouler une audience sans précédent en France, marquant une étape importante du litige environnemental connu sous le nom de l’Affaire du Siècle. Ce procès historique, qui oppose quatre grandes associations – Greenpeace, Notre Affaire à Tous, la Fondation Nicolas-Hulot et Oxfam France – à l’État français, s’est concentré sur la responsabilité de ce dernier face à son inaction climatique.
Au cœur de l’audience, la rapporteuse publique Amélie Fort-Besnard, magistrate indépendante chargée d’éclairer le tribunal, a rendu un avis fort et clair. Après deux heures d’arguments détaillés, elle a invité le tribunal à reconnaître la « carence fautive » de l’État dans la gestion de la crise climatique, une notion juridique essentielle que les organisations à l’initiative du recours revendiquaient. Cette notion signifie que l’État a manqué à ses obligations légales et morales, ne prenant pas les mesures suffisantes pour lutter contre le réchauffement climatique tel qu’il s’était engagé à le faire.
Lors de son intervention, la rapporteuse a aussi proposé que le tribunal condamne l’État à verser une indemnité symbolique à hauteur d’un euro aux associations requérantes, ce qui marquerait la reconnaissance du « préjudice moral » causé par la non-application des engagements climatiques.
Une telle décision représenterait un coup de tonnerre dans le paysage juridique français. Jusqu’à présent, aucune juridiction administrative française n’avait allégué une faute d’État aussi explicite dans le domaine environnemental. L’Affaire du Siècle, en ce sens, pourrait représenter un tournant décisif dans la justice climatique et le droit environnemental français, plaçant la justice au centre du combat contre les dérèglements climatiques.
La rapporteuse a aussi souligné que la France, malgré ses objectifs affichés de réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 et de neutralité carbone avant 2050, ne faisait pas preuve d’une action suffisamment rigoureuse pour atteindre ces buts, entraînant une mise en cause prononcée de l’État.
Cette prise de position de la rapporteuse vient renforcer l’espoir pour les associations à l’origine du recours et leurs soutiens citoyens, qui espèrent que le tribunal vienne modifier durablement le rapport de force entre la société civile et le gouvernement sur ces questions cruciales.

Les origines et l’évolution du litige dans l’Affaire du Siècle
Pour comprendre l’importance de ce procès, il est essentiel de revenir sur la genèse et le parcours de l’Affaire du Siècle, qui a débuté en décembre 2018. Cette mobilisation a émergé autour d’une pétition exceptionnelle, la plus signée de l’histoire française, portée par les quatre ONG. Rapidement, en seulement un jour et demi, la pétition avait réuni plus d’un million de signataires, témoignant d’un fort engagement citoyen. Ce succès inédit a placé la pression sur le gouvernement, qui s’est vu interpellé à la fois publiquement et juridiquement.
Les associations ont alors déposé en mars 2019 un recours en justice devant le tribunal administratif de Paris, contestant l’inaction de l’État dans la lutte contre le changement climatique. Ce recours s’appuyait sur divers cadres juridiques nationaux, européens et internationaux, et sur des études scientifiques rigoureuses, notamment le rapport du GIEC publié en 2018.
Le cœur du litige repose sur la constatation que la France n’a pas pris les mesures suffisantes pour limiter la hausse des températures moyennes en-dessous de 1,5 °C, objectif fixé par l’accord de Paris de 2015. En outre, la demande vise à faire reconnaître la non-protection effective de la population et du territoire français face aux risques climatiques déjà observables, lesquels impacteraient environ 62 % de la population nationale selon les estimations les plus récentes.
Au fil des mois, ce litige a pris une tournure toujours plus technique, exigeant notamment l’analyse d’un mémoire complémentaire de 93 pages fourni en 2020, qui documentait précisément les défaillances de l’État selon un inventaire sectoriel précis et de nombreuses données scientifiques.
En réponse, le ministère de l’Écologie a nié toute faute, avançant que ses objectifs étaient ambitieux et s’inscrivaient dans un calendrier cohérent avec l’accord de Paris. L’argument central du gouvernement reste que la relation directe de causalité entre son action et le changement climatique ne pourrait être démontrée avec certitude.
Ces débats mettent en lumière la complexité du contentieux environnemental qui se joue, mêlant droit, science et politique, dans un moment où la justice environnementale prend une place croissante en France.
La portée juridique de la « carence fautive » et ses conséquences attendues
L’expression « carence fautive » utilisée par la rapporteuse publique prend ici un sens particulièrement puissant. Juridiquement, elle désigne un manquement grave et incontestable de l’État dans ses obligations. Cette reconnaissance ouvrirait la voie à un tournant crucial du droit environnemental en France, puisque ce procès pose la question de la responsabilité directe de l’État dans les préjudices écologiques causés aux citoyens et à la planète.
Du point de vue des experts juridiques, ce procès marque une évolution notable. La reconnaissance par la justice administrative d’une faute dans la lutte climatique pourrait engager l’État à adopter des mesures concrètes, voire à faire l’objet d’injonctions de la part du tribunal pour accélérer la transition écologique. Cela signifierait non seulement un encouragement à l’action politique mais aussi un renforcement des droits des citoyens et des associations pour exiger des comptes et réparer les dommages.
L’enjeu dépasse ainsi le simple cadre contentieux : il s’agit d’une transformation progressive du rapport entre l’État et la société civile autour des questions environnementales, qui fait entrer la justice climatique dans une nouvelle ère. Elle représente un espoir que le droit puisse s’adapter aux défis écologiques dont la gravité est désormais indiscutable.
Des précédents européens renforcent cette dynamique. Par exemple, aux Pays-Bas, un jugement historique en 2015 a obligé le gouvernement à réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre, considérant que la protection de la population devait primer sur des considérations économiques ou politiques. Cette décision a servi de modèle pour encourager les recours similaires à travers l’Europe, comme c’est le cas en France aujourd’hui.
Cependant, l’État français pourrait contester ce jugement en faisant appel, ce qui prolongerait l’affaire devant la cour administrative d’appel, possiblement pour plusieurs années. L’issue demeure donc incertaine juridiquement, même si le mouvement engagé est déjà considérable.
Les réactions des acteurs engagés dans l’Affaire du Siècle et leur vision d’avenir
Les dirigeants et responsables des quatre organisations engagées dans cette bataille judiciaire expriment, au-delà d’une prudence juridique, une profonde satisfaction et un sentiment de victoire symbolique. Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France, a souligné l’importance du recours en rappelant combien cette démarche semblait initialement symbolique, voire utopique. Aujourd’hui, la reconnaissance publique par une magistrate de la « carence fautive » est perçue comme une avancée majeure, fondée sur une expertise scientifique confirmée.
Jean-François Julliard, directeur de Greenpeace France, exprime quant à lui l’espoir d’une transformation des rapports de force. Pour lui, si le tribunal confirme faussement la faute de l’État et l’oblige à agir, cela portera un coup à l’image politique du gouvernement, le mettant durablement en position de défense par rapport à son bilan climatique.
La Fondation Nicolas-Hulot, représentée notamment par Célia Gautier, rappelle que cette affaire est plus qu’un procès : elle symbolise une mobilisation longue et collective, qui a mobilisé citoyens, scientifiques, juristes et associations. Cette convergence augure une nouvelle ère où les acteurs de la société civile peuvent, à travers la justice, exiger des mesures concrètes pour protéger l’environnement et les générations futures.
L’avocate Clémentine Baldon, défenseur du dossier, voit dans ce litige une étape décisive d’un combat plus vaste. Le droit de la nature comme sujet de protection juridique est une notion émergente, une évolution encore inédite en France. Grâce à cette procédure, le lien juridique entre changement climatique, préjudices environnementaux et responsabilité étatique est établi, ouvrant de nouvelles perspectives de recours.
Le combat est loin d’être terminé, mais si cette reconnaissance juridique tient, elle pourra être relayée par d’autres initiatives, que ce soit en France ou à l’international, afin de bâtir un droit environnemental moderne et protecteur, dans lequel les États sont pleinement responsables de leur action ou inaction.
Les conséquences potentielles de l’Affaire du Siècle sur le droit environnemental et les politiques publiques
Au-delà de la symbolique, cette affaire pourrait provoquer des effets tangibles en matière de politique environnementale. La reconnaissance de la « carence fautive » de l’État entraînerait nécessairement une restructuration des priorités de l’action publique pour répondre aux injonctions du tribunal. Sur le plan juridique, il s’agirait d’un précédent qui peut influencer d’autres contentieux environnementaux en France, en consolident la jurisprudence en faveur d’une protection accrue de l’environnement et d’une obligation réelle d’agir.
Cette décision pourrait également avoir un impact sur les négociations climatiques internationales, en mettant en lumière le rôle des États non seulement comme signataires d’objectifs mais aussi comme entités judiciairement contrôlables. Cela renforcerait l’idée d’un contrôle judiciaire effectif des engagements climatiques, rendant plus contraignants les objectifs européens et mondiaux en matière de lutte contre le réchauffement.
Dans le contexte de 2025, avec une société civile toujours plus mobilisée et informée, ce type d’affaire alimente une montée en puissance des juridictions dans le règlement des crises écologiques. Il aura des répercussions sur la manière dont les institutions publiques anticipent et mettent en œuvre leurs politiques, sous la pression grandissante du droit et des citoyens.
Par ailleurs, cette dynamique pourrait encourager la mise en place de nouveaux mécanismes juridiques et administratifs de réparation des préjudices écologiques, encore peu développés en France. Cela pourrait attirer également l’attention sur la nécessité d’une meilleure prévention, par exemple à travers un renforcement des évaluations d’impact environnemental et une plus grande transparence dans les décisions publiques.
Enfin, ce procès s’inscrit dans un mouvement global où la justice climatique n’est plus une simple revendication, mais une réalité juridique qui impose aux États des responsabilités concrètes. L’Affaire du Siècle constitue donc un exemple pionnier appelé à inspirer d’autres actions en France et dans le monde, traduisant en actes le combat contre le réchauffement climatique et la dégradation environnementale.







