Une opération spectaculaire : comment 200 militants ont paralysé l’usine Lafarge près de Marseille
Le 10 décembre 2022 restera dans les annales de l’activisme écologique en France. Ce jour-là, près de Marseille, exactement sur le site industriel de la Malle à Bouc-Bel-Air, près de 200 militants engagés sont passés à l’action en s’introduisant massivement dans l’usine Lafarge, acteur majeur de l’industrie cimentière. Cette attaque a été pensée comme une véritable mise à l’arrêt volontaire de l’activité de cette cimenterie, symbole des nuisances environnementales liées au secteur.
Les militants ont recouru à une panoplie de méthodes pour maximiser l’impact de leur intervention : sabotage des dispositifs électriques, notamment l’incinérateur, sectionnement des câbles essentiels, déversement de sacs de ciment, dégradation de véhicules et engins de chantier, sans oublier le marquage des murs aux slogans militants. Cette action d’envergure visait à dénoncer les dégâts écologiques produits et l’échec des politiques dites « écologiques » de Lafarge à limiter ces nuisances.
Au-delà des évidentes conséquences matérielles, cette opération a provoqué l’arrêt complet de la cimenterie, mettant en lumière la force de mobilisation des groupes écologistes et leur détermination à exposer le rôle controversé de Lafarge dans la pollution industrielle nationale. Cette attaque a été revendiquée par plusieurs collectifs et soutenue par des organisations telles que Greenpeace, Extinction Rebellion, Alternatiba, ainsi que par des collectifs locaux comme XR Marseille et FRAP (Front de Résistance Anti-Pollution).
Cette paralysie soudaine suscite un débat intense, entre ceux qui dénoncent un acte criminel et ceux qui le considèrent comme une réponse nécessaire face à l’urgence climatique, dans un contexte où l’usine est régulièrement pointée du doigt pour ses rejets atmosphériques nocifs.

Lafarge et ses impacts environnementaux : une usine au cœur des controverses près de Marseille
La cimenterie de Bouc-Bel-Air, exploitée par Lafarge, est l’un des sites industriels les plus polluants de France. Avec une production totale dépassant les 444 464 tonnes de CO2 par an, elle génère une pollution atmosphérique considérable. Cette pollution contribue notamment à des émissions élevées de poussières fines et d’oxydes de soufre, des gaz reconnus pour leurs effets délétères sur la santé des habitants voisins et sur l’environnement régional.
Malgré les annonces de production de ciment « toujours plus propre » de la part de la direction du site, la Préfecture avait dû intervenir en mars 2021 pour imposer à Lafarge une mise en demeure, visant à réduire ces rejets nocifs qui dépassaient régulièrement les normes réglementaires. Cette mesure mettait en lumière le décalage entre les discours de l’entreprise et la réalité constatée sur le terrain.
Le recours à des combustibles alternatifs comme les déchets industriels et les pneus usagés pour alimenter les fours d’incinération de l’usine explique en grande partie cette pollution atmosphérique alarmante. Ces pratiques, tout en réduisant la dépendance aux énergies fossiles classiques, engendrent des émissions de substances toxiques, provoquant un sentiment d’asphyxie et d’insécurité sanitaire chez les populations environnantes.
La cimenterie fait partie d’un groupe de 20 cimenteries particulièrement pointées du doigt parmi les 50 sites industriels les plus polluants de France. Plus largement, selon les analyses récentes, ce secteur industriel est responsable de près de 39 % des émissions mondiales de CO2 liées à la construction. Ce constat national et international nourrit l’essor des mobilisations écologiques ciblant le béton, matériau phare de ce secteur mais aussi facteur majeur d’atteintes environnementales.
Les militants, y compris les Amis de la Terre et Attac France, dénoncent notamment une forme de greenwashing consistant à verdir l’image d’une industrie lourde à travers des communications axées sur des améliorations marginales, alors que l’impact global reste largement inacceptable. Ce contraste entre image et réalité légitime, selon eux, les actions directes comme celle menée à Bouc-Bel-Air.
Les racines d’une mobilisation croissante contre Lafarge en France et en Suisse
Depuis 2020, une succession d’actions militantes a visé le groupe Lafarge-Holcim en France et en Suisse, rassemblant divers collectifs internationaux et nationaux tels que les ANV-COP21, Youth for Climate, et XR Marseille. Ces opérations s’inscrivent dans une stratégie consciente et coordonnée de blocage des infrastructures polluantes.
En 2020, sous l’appel « Fin de Chantiers », des blocages ciblés ont touché plusieurs sites du cimentier. Puis, en juin 2021, l’opération « Grand Péril Express » a vu des centaines d’activistes occuper et saboter simultanément quatre sites, dont certains en Suisse, illustrant une montée en puissance de ces mouvements. Les contestations sont aussi très vives contre l’extension programmée de carrières, comme celle de Saint-Colomban en Loire-Atlantique ou la ZAD de la Colline en Suisse, où un front commun s’est formé pour résister aux projets du groupe.
Ces actions s’appuient non seulement sur la dénonciation environnementale, mais aussi sur un angle social, pointant la responsabilité de Lafarge dans des dérives sur les plans éthique et humanitaire. L’affaire la plus marquante est cette condamnation, en octobre 2022 aux États-Unis, assortie d’une amende de 778 millions de dollars, pour financement présumé de groupes terroristes en Syrie, dont l’État Islamique. En France, Lafarge-Holcim reste sous enquête pour complicité de crimes de guerre contre l’humanité.
La convergence de ces dénonciations conduit à la formulation d’un message clair par les militants : le modèle d’extraction, de production et de commercialisation du ciment tel que promu par Lafarge-Holcim participe à un cercle vicieux mêlant destruction écologique, exploitation sociale, et soutien indirect à des conflits armés. Cette triple crise alimente la détermination des collectifs à poursuivre leurs actions, parfois radicales, pour forcer la remise en cause de ce modèle.
Les motivations profondes des activistes et leurs perspectives légales
Les activistes impliqués dans l’action sur le site de Bouc-Bel-Air revendiquent une posture claire et radicale : pour eux, Lafarge et ses installations industrielles incarnent une machine destructrice qu’il faut désarmer par tous les moyens, y compris par des gestes symboliques et matériels forts. Selon eux, cette « industrie du béton » est responsable de la dégradation accélérée des écosystèmes et du sabotage des conditions de vie des générations futures.
Cette montée en tension entre militants et industriels questionne aussi la légitimité de telles actions à l’aune des cadres juridiques français. La direction de l’usine a porté plainte, dénonçant un « acte criminel » heureusement sans conséquences dramatiques sur les personnes. En parallèle, une enquête est en cours pour identifier les auteurs de ces dégradations. Si le débat judiciaire est inévitable, il pourrait aussi porter à la lumière les dysfonctionnements et le rôle des cimenteries dans les enjeux environnementaux actuels.
La dimension politique et citoyenne de ce combat attire le soutien de nombreuses organisations environnementales engagées aussi dans la sensibilisation, la mobilisation pacifique et la pression sur les décideurs publics. C’est notamment le cas de Greenpeace, Alternatiba ou des groupes comme Youth for Climate, qui voient dans ces actions une manière de réveiller les consciences, au milieu d’une apathie face à la crise climatique.
Ces mouvements insistent par ailleurs sur le besoin de relancer les débats autour d’un modèle économique industriel plus respectueux de la planète, en questionnant notamment la place dominante du béton dans les projets d’urbanisme et d’infrastructures, parfois très controversés comme le Grand Paris Express ou les aménagements liés aux Jeux Olympiques de 2024. Ces projets illustrent ce qu’ils appellent « une bétonisation accélérée » à laquelle ils s’opposent farouchement.
Vers une réduction durable de l’empreinte écologique : alternatives au béton et actions citoyennes
Face aux dégâts importants liés à la production industrielle de ciment, les militants et chercheurs proposent une relecture complète du système de construction. Le béton, s’il reste un matériau omniprésent, doit voir son usage réduit et son impact maîtrisé par le recours à des alternatives. Parmi ces solutions, se trouvent notamment l’utilisation accrue de matériaux biosourcés comme le bois, la pierre naturelle ou encore les composites recyclés, capables de réduire la consommation énergétique et les émissions de gaz à effet de serre.
Des expérimentations à grande échelle se développent dans plusieurs régions françaises, où des coopératives de construction écologiques cherchent à démontrer que des bâtiments durables sont réalistes, viables économiquement et socialement acceptables. Ces initiatives renforcent également les liens entre habitants, militants et artisans, dans un mouvement d’appropriation commune des choix d’aménagement du territoire.
Dans ce contexte, la mobilisation citoyenne pour la protection des espaces naturels, la diminution des chantiers destructeurs et le refus des extensions injustifiées de carrières – à l’image de la ZAP créée à Pertuis pour préserver 86 hectares de terres fertiles – révèle la puissance croissante des engagements locaux.
Les actions militantes, bien que parfois controversées, participent ainsi à une dynamique plus large qui vise à contraindre les industriels comme Lafarge à repenser leur modèle et à inciter les pouvoirs publics à adopter des politiques plus ambitieuses. Pour en savoir plus sur la portée et les formes diverses de mobilisation citoyenne, vous pouvez consulter des exemples récents de campagnes comme celles engagées autour du projet Canal Seine Nord, qui témoignent du pouvoir de l’action collective pour influencer les décisions publiques.







